La parabole des Tuileries

par Suzanne Lortie le 15 mars 2012
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Je m’empresse de consigner ceci dans mon carnet. Un petit clip publié sur le site du Monde, le 9 mars dernier.
À conserver pour référence future.

7 commentaires
  1. Merci de partager ce lien avec nous! Je suis compositeur et je termine un projet de film-concert « concerto pour caméra et piano » que je présente au Rialto les 1 et 2 mai. Sans aide gouvernementale ce genre de projet artistique ne peut absolument pas se concrétiser.
    Quand je lis les réactions de la population aux articles sur les revendications des artistes pour la loi des droits d’auteur, propos en général très « anti-artiste-qui vit aux crochets de la société » j’ai des sueurs froides de voir à quel point les pensées de droite antisubvention se répandent dans la société. Je comprends en voyant cette vidéo que la France est aux prises avec le même problème…

    Je suis heureux d’avoir découvert votre blogue que je trouve très intéressant.

    Merci!

    Guy St-Pierre

  2. Suzanne Lortie permalien

    Bon concert !

  3. François Richer permalien

    Très intéressant…

    D’un point de vue économique, le seul élément qui se défend dans ce discours est la notion d' »externalité positive ». Effectivement, les artistes créent deux types d’externalités positives: D’une part, les touristes qui viennent à cause des manifestations culturelles (par exemple, ici, le Festival de Jazz, le Cirque du Soleil, etc.) créent des taxes et des impôts qui seraient absents si ces événements n’existaient pas. La partie du vidéo qui traite des touristes américains qui ont choisi la France pour ses attraits culturels vise donc juste, d’un point de vue économique. Cependant, je trouve qu’on en « beurre épais » quand on attribue exclusivement à la « culture » la motivation des touristes qui visitent un pays donné… Le deuxième type d’externalité positive n’a aucune valeur économique: c’est la satisfaction collective de vivre dans un endroit où la culture est intérerssante, variée, unique, etc. C’est une externalité car la personne qui en profite n’a pas eu à payer pour…Comme il est difficile d’exclure qui que ce soit de ces « retombées » positives, le soutien de l’État peut se justifier.

    Toutefois, la partie du vidéo qui attribue à la « culture » les retombées économiques des boissons consommées, des salaires payés pour entretenir la pelouse, etc. est tout à fait ridicule, et tombe tête première dans le fameux piège de l’argument des « retombées économiques » maintes fois utilisé pour justifier des investissements publics non rentables. Le fait que l’homme ait consommé une boisson en écoutant le concert n’a rien changé au PIB français: il l’a consommé là, plutôt que de la consommer ailleurs… la culture ne lui a pas fait boire davantage, elle lui a fait boire à cet endroit, plutôt que chez lui, au bar du quartier, etc…Du point de vue de la France dans son ensemble, la « culture » n’a rien ajouté à l’activité économique, elle a simplement déplacé cette activité d’un endroit à un autre.

    Quant à la portion du début qui traite de l’utilité marginale décroissante, c’est tout à fait vrai que la culture n’est pas sujette, contrairement aux autres biens de consommation, à ce grand principe. Cependant, ceci ne justifie en rien l’intervention de l’État dans ce domaine. L’auteur du vidéo part du principe que l’État est un meilleur juge que les citoyens de ce qui est bon pour eux. Un peu comme les curés à l’époque de mes parents. Cette espèce de condescendance élitiste n’a pas sa place, selon moi, aujourd’hui. La culture n’est pas importante en soi. Elle est importante uniquement si les gens la trouvent importante… Autrement dit, je n’ai pas vraiment besoin que l’État fasse ce choix-là à ma place. En 1960, l’Église trouvait que le pauvre peuple sans éducation devait être « encadré » par une élite bien-pensante. En 2012, je trouve douteux que l’État m’impose la culture « pour mon bien », à 47 ans…

  4. Suzanne Lortie permalien

    Merci, je poursuis donc ma réflexion en ta compagnie.
    Oui, ce clip est français, court, rempli de clichés d’une grande efficacité, car c’est le propre des clichés. Et on s’entend que la définition de bien culturel est largement réglementaire, incluant la réfection de la toiture de la Basilique, la tonte du gazon aux Tuileries et le nettoyage du gravier. Tu noteras avec ironie que les musiciens tendent le chapeau.
    J’aimerais enrichir le débat du deuxième paragraphe en te demandant de préciser, dans le contexte, la différence entre PIB, activité économique et l’euro de consommation. L’exemple de la limonade est limite en termes de compréhension, et servait beaucoup mieux la démonstration précédente. Quand on a soif, on a soif. Mais ce qui est important je crois c’est retenir la notion de plaisir dans l’objet comme composante de valeur.
    Dans le troisième paragraphe, je crois que l’État, à travers ses fonctionnaires, ne propose pas que du Schubert (qui heureusement ici est libre de droits, ce qui est un autre débat) et effectivement n’a pas à paramétrer l’offre en termes de « bon ou mauvais »; il a à s’assurer par contre que cette offre existe. Et on ne doit pas confondre financement d’État et École publique (le professeur du clip) dans notre système. Cette notion de « curation » est un enjeu fondamental, qui touche tout autant les décisions d’investissements privés. Ces investissements privés sont eux aussi soumis aux paramètres économiques régissant les investissements rentables ou non rentables: le mécénat de la famille Bourgie au MBAM par exemple, n’est pas rentable, mais est fiscalement soutenu par l’État. En tant que consommateur, nous faisons aussi notre propre curation.

  5. Je m’introduis rapidement dans votre conversation, mais vous me pardonnerez de ne pas m’aventurer dans ce qui est et qui n’est pas une externalité économique — je n’ai jamais été capable de le faire sans dire tout et son contraire. Enfin, je pense que l’économie — eco/nomos — est une forme de culture et que si on veut parler de culture-sujet (en anglais, on dirait sans doute culture-proper), il vaut mieux dissocier l’échange économique de la discussion. Lorsqu’on parle de culture, on parle souvent de lien intangible entre les hommes; de même l’éco/nomos (la loi intangible du foyer (qui, par extension, est celle de l’unité mesurée, la province, le pays, la planète) est elle-même une forme de sagesse populaire.On reconnait, ici, les vieux dictons qui s’articulent autour de l’opposition art / finance, par exemple: « c’est bien beau être musicien, mais encore faut-il payer le loyer. » L’idée d’une culture qui serait édifiante, par opposition au divertissement où la réception immédiate assurerait une satisfaction immédiate est intimement liée à l’idée de progrès, mais surtout à celle d’évolution: aussi, lorsqu’on prend l’économie (au sens usuel) comme indicatrice (le PIB, p. ex.) de ce progrès, on peut convenir que tout et n’importe quoi a intérêt à être un produit économique, même la recherche fondamentale — aussi débilitant que l’idée puisse paraître. La culture-sujet, me semble-t-il du moins, a tout intérêt à se dissocier des échanges économiques et de s’articuler à partir de l’idée d’une production de « codes » que les générations suivantes pourront essayer de « décoder, » bref qui permet d’espérer une évolution plus fondamentale.

  6. François Des Rosiers permalien

    En réponse aux commentaires ci-dessus, je dirais qu’il existe bel et bien une valeur économique aux biens et services culturels, qui entrent dans une catégorie que l’on nomme le « tertiaire moteur », appanage des grandes métropoles, qui contribue à rehausser et à maintenir l’image d’une ville ou d’une région et à la rendre « désirable » par la qualité de vie qu’elle génère via les « externalités positives » dont bénéficient les résidents locaux du fait de la diversité des opportunités, notamment culturelles, qui sont à leur disposition (concerts, pièces de théâtre, comédies musicales, musées, synergie des échanges intellectuels, etc.), même s’ils ne consomment pas directement ces biens et services. Rappelons que ces externalités sont en bonne partie « capitalisées » dans les valeurs foncières et immobilières qui en sont le miroir, ce qui explique le coût parfois exhorbitant du logement (cf. Londres).

    Dans la mesure où ces activités tertiaires sont « exportatrices », c’est-à-dire qu’elles engendrent des recettes en provenance de l’extérieur de la ville, de la région ou du pays, elles se traduisent effectivement par des retombées économiques « nettes » qui n’existeraient pas autrement, du moins si l’on fonctionne dans un système d’économies fermées. C’est sur ce principe que repose l’industrie du tourisme international. Dans un système ouvert toutefois, et comme on le souligne pertinemment plus haut, ce qui est dépensé en un endroit ne l’est pas ailleurs.On pourrait faire le parallèle avec la balance commerciale: les surplus commerciaux des uns sont les déficits commerciaux des autres…

    Revenons pour terminer à l’exemple de la France: le café (à 4 Eur.) que consomme le touriste québécois en visite au Louvres est un café de moins qu’il ne consommera pas dans les environs, disons, du Rocher Perçé. Pour la France, il s’agit donc d’une entrée nette de fonds. Il semblerait par ailleurs que parmi les immeubles les plus rentables au monde figurent…les Chateaux de la Loire. Ce qui justifie amplement leur entretien par l’État.

  7. Suzanne Lortie permalien

    Oui, et au même titre, les externalités positives des uns sont les externalités négatives des autres, ou des mêmes uns, si par exemple, ces dollars ne sont pas dépensés en santé publique. De là le croisement avec le concept d’utilité marginale.
    Ce clip reste très schématique et caricatural, mais il me sert beaucoup, auprès de mes étudiants, à bien ancrer le vocabulaire.

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