Ruban rose ficelant la colère (MAJ)

par Suzanne Lortie le 27 janvier 2012
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Vu Pink, l’industrie du ruban rose, de Lea Pool cette semaine.

Ma grand-mère et ma tante, soeur de ma mère, sont toutes les deux mortes d’un cancer du sein. En fait il y a tellement de cancer dans ma famille immédiate, à gauche comme à droite, que si on extrapolait les statistiques, nous serions toujours au moins 30 pour souper les dimanches.

Ma grand-mère a eu un cancer à la mi-cinquantaine. Elle l’a subi dans le silence (parce qu’elle ne voulait pas qu’on parle de seins…), et elle est morte d’une récidive 30 ans plus tard, après une longue vie de cheffe de clan et une accalmie prolongée qui lui ont laissé le temps de faire classer quelques monuments historiques, de faire un infarctus, d’être en charge du gâteau lors de mon mariage, de retourner à l’université et de bercer son arrière-petite-fille. Elle en est morte sans se rendre vraiment compte que c’était cela qui la rongeait, confondant maladie et vieillesse. C’est, du moins, ce que j’en sais.

Ma tante n’a pas eu le même parcours; elle est morte dans la très jeune quarantaine, après des années de traitements, de « slash, burn and poison », comme le dit dans le film la chirurgienne Suzan Love.

Ma tante est décédée avant ma grand-mère. Deux générations, deux maladies. Entrée gauche cadre: une idée de la maladie, figée au milieu des années 90, qui est celle que je transporte avec moi depuis. Mais voilà, une troisième génération de femmes sont malades, et elles sont de plus en plus nombreuses.

Pourquoi un si long préambule personnel ? Parce que ni moi, ni les intervenantes du film, ne reconnaissons le cancer que nous avons vu, celui qui indigne, chagrine, fait peur et menace. Et qui tue. Le cancer du sein est devenu rose, pimpant de résilience, et engoncé dans un vneck cashemire moulant la poitrine voluptueuse de Elizabeth Hurley. L’effet formidable d’un marketing aussi fort que celui du ruban rose, c’est plus que d’avoir su mobiliser les sous et pinkwashé les marques, c’est d’avoir transformé le visage de la maladie.

C’est comme si le cancer allait mieux.

Célébrons celles qui ont eu la chance de survivre, mais arrêtons de penser que le cancer du sein n’est plus une maladie mortelle qui défigure, défait, et refait des vies.
« Débarrassons-nous de la tyrannie de la bonne humeur. »

Allez voir le film, il est posé, équilibré, très bien scénarisé, très bien monté. Vous n’y entendrez la voix de la réalisatrice Léa Pool qu’une seule fois, furtivement. Mais il y a un courant de fond, parmi toutes les intervenantes, un ton d’un calme déterminé, qui prouve en lui-même que les femmes sont incroyablement motivées. Car après tout, elles courent et marchent.
Et messieurs méfiez-vous; que vos prostates ne deviennent pas des moustaches.

MAJ J’aurais dû inclure ces images et ce lien. Le Scar Project.
Les images ne sont pas libres de droit, allez sur le site.

 

2 commentaires
  1. Très beau billet et sûrement pas facile à écrire. J’avais entendu parlé du film et j’ai vu le Scar Project récemment. Vraiment très puissant et qui ramène ce sujet dans la réalité. Car comme tu le dis effectivement, on nous fait croire, car on le veut bien aussi, que le cancer va mieux. Mais il faut arrêter de regarder ces choses « through rose-colored glasses »…

  2. Suzanne Lortie permalien

    Merci Catherine. Paradoxalement, un billet simple à écrire; pas nécessairement facile, mais simple.

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